Gaz de schiste : une vision court-termiste de la politique énergétique

Gaz de schiste : une vision court-termiste de la politique énergétique

Dans un rapport d’étape présenté jeudi 6 juin, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) préconise une exploitation « maîtrisée » des hydrocarbures non conventionnels qui concerne principalement le gaz de schiste.

Les propositions de ce rapport visent à relancer un débat pourtant tranché par le gouvernement et le parlement, qui ont interdit la fracturation hydraulique, seule méthode capable à ce jour d’extraire de la roche mère le gaz de schiste.

Ces propositions appellent de ma part une première réflexion : en plein cœur du débat sur la transition énergétique, après les annonces faites par le Président de la République lors de la conférence environnementale en septembre dernier, on ne peut pas d’un côté vouloir réduire notre dépendance aux énergies fossiles et de l’autre envisager d’accroître notre dépendance en se lançant dans l’exploitation…d’une nouvelle énergie fossile ! Cette réponse facile et court-termiste n’est pas à la hauteur des capacités d’innovation que doit développer notre pays.

Je reprends ici l’analyse faite par le Jean-Paul CHANTEGUET, Président de la Commission du développement durable de l’Assemblée Nationale, et que je partage.

Les arguments avancés par l’OPECST n’apportent aucun élément nouveau susceptible de revenir sur les choix opérés. Ils font également état d’affirmations profondément contestables concernant les avantages à explorer et exploiter les gaz de schiste.

La création de 100 000 emplois avancée par le cabinet privé SIA Conseil donnerait la mesure de l’enjeu économique. Le chiffre attire évidemment l’attention en cette période de chômage massif. Il donne malheureusement de faux espoirs. L’expérience américaine démontre qu’une fois le puits mis en place, il faut moins d’une personne pour le faire fonctionner. Seule la course éperdue, qui a conduit à creuser 500 000 puits aux Etats-Unis en huit ans, a permis de renouveler les emplois. Ce qui n’est pas réalisable en France, étant donné l’occupation de notre espace géographique et notre densité de population.

La compétitivité de notre industrie serait relancée grâce à la baisse du prix du gaz. Là encore comparaison n’est pas raison. Le marché américain, qui fixe un prix en fonction de l’offre et de la demande sur le court terme, permet des baisses considérables. Le marché européen, basé sur des contrats à long terme, indexe le prix du gaz sur celui du pétrole et l’aligne toujours sur le prix le plus élevé, de façon à permettre de couvrir les coûts du gaz importé. Ni les ménages ni les entreprises n’ont donc à attendre de baisse du prix. Sur le long terme, même les Etats-Unis risquent de vivre l’éclatement d’une bulle. Les rendements sont si décroissants que des compagnies gazières, telles que Chesapeake Energy Corp  jugent le prix insoutenable et que le PDG d’Exxon  affirmait en juin dernier

« Nous perdons tous nos chemises. Nous ne  faisons pas d’argent. Tous les signaux sont au rouge »

Une exploration des gaz de schiste respectueuse de l’environnement serait possible, puisque « la fracturation peut se concevoir uniquement avec des produits de type ménager et/ou d’usage alimentaire ». Pourtant cette technique de production utilise aujourd’hui 750 composés chimiques, dont 29 ont été reconnus cancérigènes et à risque pour la santé humaine, auxquels il faut ajouter l’arsenic et les éléments radioactifs qui remontent des couches fracturées vers la surface. La captation de la ressource en eau (20 millions de litres par puits) provoque des conflits d’usage entre l’industrie pétrolière, les citoyens et les agriculteurs. Enfin la noria de camions (un millier de trajets par puits) pour transporter le matériel, l’eau et le gaz provoque des nuisances sonores, oblige à un lourd entretien des routes  et entraîne l’artificialisation de territoires naturels et la destruction d’écosystèmes.

Le gaz de schiste français devrait pouvoir se substituer aux coûteuses importations d’énergie fossile, poursuivent les rapporteurs, qui prennent pour acquis que  les ressources mondiales sont très importantes. Pourtant la Pologne, qui a fondé sa décision d’exploration sur la base des estimations des agences américaine et internationale, a dû rapidement déchanter. Sur les 43 puits creusés, seuls 12 ont produit du gaz, provoquant le retrait de deux compagnies américaines du territoire polonais. Si l’on ne sait donc pas ce que recèle notre sous-sol, il convient de l’estimer, défendent les rapporteurs. Ils proposent pour ce faire, d’utiliser la  « sismique », une technologie non invasive basée sur le principe de l’échographie. Pour être non destructrice, cette technique est également purement indicative et destinée en fait à ouvrir la porte  à « quelques dizaines de fracturations » qui seules donneraient de réels renseignements.

La réforme du code minier devrait faire bénéficier les propriétaires du sol de l’exploitation des ressources du sous-sol, proposent  les rapporteurs, afin de créer un intérêt local à l’exploitation. Non seulement ce code doit au contraire maintenir l’Etat dans son rôle d’arbitre de l’intérêt public, qui n’est pas la somme de quelques intérêts privés mais sa réforme doit conduire à une meilleure défense de l’environnement, à laquelle nous oblige de toute façon le renforcement du droit européen (directives eau, sol, Reach).

Enfin les rapporteurs proposent de financer les énergies renouvelables grâce aux « éventuelles retombées financières du gaz de schiste ». L’existence de ces retombées reste à prouver, surtout après le paiement de toutes les externalités négatives, qui ne sont considérées à aucun moment dans ce rapport. Par ailleurs l’empreinte carbone du  gaz de schiste est équivalente à celle du charbon à travers ses émissions de gaz carbonique et de méthane.

Son exploitation ne ferait au contraire que retarder le passage à l’énergie du futur, en s’obstinant dans une voie du passé et en exploitant à des coûts toujours croissants pour le climat, l’environnement et la santé les dernières ressources fossiles disponibles.

 

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vendredi 7 juin 2013 posté par philippe Bies dans Actualités, Assemblée Nationale, Transition écologique

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